"SYSTEMES DE PRODUCTION ET DEVELOPPEMENT AGRICOLE EN MILIEU
biotec at goliat.ugr.es
biotec at goliat.ugr.es
Wed Mar 19 11:31:34 EST 1997
"" (Région de Marabá, Amazonie brésllienne orientase). 1989-1992.
Un Projet de Recherche-Formation-Développement
Le Projet de recherche coordonné par le GRET (Groupe de
Recherche et d'Echange Technologlque-Paris, France) et appuyé par
la Communauté Economique Européenne est avant tout un projet de
Recherche-Formation-Développement (R.F.D.). Son objectif est par
conséquent de dépasser. dans la mesure du possible, un certain
nombre de contradictions et de limites propres aux formes
d'intervention habituelles, et notamment aux actions de
"Recherche-Développement" (R.D.). Ces derniéres, malgré leurs
aspects positifs, sont considérées comme trop locales, et
concernant un nombre d'intéressés trop réduit, pour pouvoir
"modifier de facon irreversible les rapports socio-économiques et
politiques au profil de la popululation paysanne". Leurs résultats
sont souvent satisfaisants au niveau micro-local, mais le
changement d'échelle, la régionalisation et la généralisation des
solutions mises au point se heurtent á de nombreux obstacles qui,
selon les auteurs du rapport, ne sont pas seulement financiers mais
relévent de la méthodologie adoptée. Pour y remédier, la R.F.D.
préconise, parmi d'autres innovations, de s'adresser d'emblée á un
grand nombre d'agriculteurs en s'appuvant sur des organisations
paysannes (syndicats, associations, mouvements ... ). Ce ne sont
donc plus des pavsans individuels qui se trouvent face á une
structure d'intervention qui les dépasse, mais des paysans
organisés; et ce sont leurs organisations qui deviennent les
partenaires du Projet.
Par ailleurs afin d'assurer a la fois la pérennité et
l'extension des actions de community empowernent, il est nécessaire
de créer un rapport de force favorable á l'agriculture familiale au
sein des institutions de recherche et de développement regionales
et nacionales. Ceci sera falt gráce á la constitution d'un réseau
de partenaires (chercheurs appartenant á des institutions
nacionales et/ou étrangéres, départements, instituts, etc ... )
reconnaissant la validité de l'approche (ou intéressés par les
thémes développés) et désireux d'y contribuer. Cette
institutionnalisation de l'intervention permet la mise au point ou
le renforcement de filiéres de formation supérieure consacrées au
probléme de l'acriculture familiale. Les recherches de terrain
effectuées dans le cadre du Projet jouent un róle fondamental dans
la meslire oá elles permettent d'offrir aux étudiants des thémes de
recherche et une expérience coneréte orientés vers les objectlfs du
Projet. A terme, cette démarche permet le recrutement de
chercheurs et de vuloarisateurs senslblllsés á la question du
développement de l'agriculture familiale. Il ne s'agit donc pas,
comme le précisent les auteurs, d'une Recherche-Développement á
laquelle on aurait ajouté de la formation. Partant du príncipe que
le développement est un phénoméne complexe, multidimensionnel et
exigeant beaucoup de temps, il s'agit de mobiliser aussi largement
que possible autour d'un objectif de changement social et de donner
á ce processus les moyens de se reproduire et de s'amplifier. La
formation est un des outils privilegies de cette reproduction
élargie.
La recherche scientifique est utilisée de deux facons:
d'abord, classiquement pourraiton dire, dans le but de connaitre
les paramétres physiques, biologiques et socio-économiques locaux
les plus déterminants au regard des pratiques actuelles et des
changements souhaités, ensuite, pour effectuer un suivi, un
accompagnement, destiné á introduire la réflexivité au sein du
processus et permettre l'assouplissement et la réorientation des
formes d'intervention. Il s'agit par conséquent d'une recherche
appliquée et impliquée, ou la dimension éthique est constamment
présente. Mais contrairement aux opérations de
Recherche-Développement, la R.F.D. intervient au sein des
institutions de R.F.D. regionales et nacionales afin de
promouvoir l'accumulation locale des connaissances. Ceci dans le
but d'éviter le traditionnel processus d'accumulation dans les pays
donateurs, accompagné de "transferts" souvent mal adaptés. Le
relais institutionnel local est donc fondamental pour ce type
d'approche. Il est inutile de préciser que la pluridisciplinarité
s'impose a tous les niveaux de l'intervention. Plus originale est
l'association des agriculteurs et de leurs organisations au
processus de recherche. Elle permet de valoriser leurs savoirs
tout en obtenant un gain de temps et des économies budgétaires.
Les classifications paysannes du milleu sont interprétées selon les
catégories scientifiques á partir de controles in situ, puis
extrapolées. Les relevés de prix des denrées á intervalles
réguliers dans les diferentes communautés, l'installation et le
relevé de pluviométres, sont parmi les táches qui sont largement
confiées aux agriculteurs. Cette participation paysanne á tous les
stades permet une bonne compréhension du lien entre les actions de
recherche et les actions de développement, ainsi qu'une
appropriation collective tant des problématiques que des solutions
élaborées.
Les particularités d'une intervention en zone pionniere
La zone d'intervention est située au sein du massif
forestier amazonien, á 500 km au sud de la ville de Belem (capitale
de l'Etat du Para). Elle présente une superficie d'environ
40.000 km2 coupée, á la hauteur de la ville de Maraba
(principale ville régionale avec plus de
150.000 h.) par le fleuve Tocantins (dans un sens E-O
jusqu'á Maraba, puis SE-NO au-delá).
Dans sa partie Nord-Ouest, elle englobe une partie de la
retenue du barraoe de Tucurui (
2.400
km2 ) construit á partir de 1970 sur le Tocantins et mis en eau en
1 984. Il s'agit d'une des régions les plus dynamiques de
L'Amazonie du point de vue des flux migratories, de la réalisation
d'infrastructures, du potentiel économique, mais aussi pour ce qui
concerne les mouvements et conflits sociaux.
Jusqu'aux années soixante, la collecte de la noix
du Brésil était la principale activité économique permettant une
accumulation. Elle était concentrée entre les mains de quelques
propriétaires-exportateurs dont les grands domaines regroupaient
les secteurs forestiers ou la ressource était la plus abondante.
Le transport était effectué par des chemins muletiers jusqu'aux
principales riviéres. La main d'oeuvre était surtout saisonniere,
principalement originaire des Etats de Piaui et Maranháo voisins.
Une grande partie de l'espace était encore contrólée par les
populations indiennes; seules quelques bourgades, le long du
Tocantins et de l'Araguaia, attestaient de l'avancée extréme des
fronts pionniers de la fin du XIX's.
Le désenclavement commence en 1959 avec I'ouverture
de la route Nord-Sud Belem Brasilia (reliée á Maraba á la fin des
années soixante par un troncon de 23O km), puis celle de la
Transamazonienne (Est-Ouest) en 1972. La route Belem-Maraba
(Nord-Sud) sera achevée en 1980 et le chemin de fer
Carajás-Maraba-Sáo Luis en 1985. La petite ville de Maraba
(longtemps stationnaire avec une population de 7 á 10.000 h.)
explose et prend chaque fois davantage l'aspect d'un carrefour
régional. Durant les années soixante-dix, la région volt le début
de l'exploitation de la mine de fer de Carajás (le plus grand
gisement de fer du monde, oú l'on trouve également en abondance de
nombreux autres minerais). La mine est reliée á Maraba par une
route de 100 km. A la méme époque est décoliverte la fameuse mine
d'or de Serra Pelada, á 80 km de Maraba, qui va attirer de nombreux
chercheurs d'or. Cherchant a profiter de la proximité du minerais
de fer et de l'abondance de bols, des industrias de fonte vont
venir s'installer, encourageant les immigrants á produire du
charbon de bols. Les scieries voient leur nombre s'accroitre
vertigineusement.
Le développement et la diversification des
activités vont attirer des migrants vers .Maraba et les petites
villes de la récion, tandis que l'accés á la forét autorisé par le
percement
des routes va entrainer une compétition violente entre les éleveurs
(fazendeiros) a la recherche de grandes surfaces (au moins 2OOha)
et les agriculteurs, plus modestas 3O á 80 ha en général) mais
beaucoup plus nombreux. Avec le temps les deux mouvements seront
de plus en plus imbriqués: les "urbains" qui ont réussi cherchent á
investir dans l'élevage alors que ceux qui ont échoué cherchent
leur autonomie en s'appropriant un lopin de terre; les "ruraux"
enrichis achétent des maisons et des commerces en ville, tandis que
la main d'oeuvre des grands projets industriels et les chercheurs
d'or (avec ou sans succ¿s) cherchent une sécurité alimentaire et/ou
patrimoniale dans la terre. Des agriculteurs sans terre attendent
en ville une opportunité ou bien travaillent dans les scieries ou
sur les fazendas. Beaucoup d'agriculteurs travaillent
temporairement au garimpo (orpaillage) ou chez les éleveurs pour
obtenir des liquidités. 11 en résulte une grande diversité et une
grande mobilité de statuts, parfois pour un méme individu au cours
d'une breve période. Néanmoins, les auteurs dénombrent, au moment
de leur étude, environ 15.000 exploitations de type familiar
réparties au sein de 53 communautés" 1.
Méme au sein de cette catégorie, la population est
hétérogéne, micro-régionalement dlfférenciée en fonction de
l'histolre, de l'origine et de la structure des flux migratoires,
mais aussi en fonction de facteurs tels que la qualité des sols,
l'accessibilité et la distance á la ville. Au sein d'une méme
communauté, I'hétérogénéité est également grande, elle dépend
classiquement de I'áge du chef d'exploltation et de la structure de
la main d'oeuvre familiale, mais aussi (et de facon seulement
partiellement corrélée au facteur précédent) du stade auquel se
trouve la famille sur une "trajectoire d'accumulation". Et c'est
lá ce qui fait toute I'originalité d'une intervention en zone
pionniére: on ne se trouve pas confronté á une (véritable)
communauté paysanne ayant tissé des liens historiques avec
l'enviroiinement local, et dont le systéme d'exploitation des
ressources a atteint un optimum stable représentant un equilibre
entre différentes contraintes (contexto socio-économique, systéme
technique, opportunités d'exploltation du capital natural et
exigences de reproduction du systéme - dans un tel cas une
modification technique avantageuse peut avoir un fort impact -)
mais bien face á des dynamiques d'accumulation dont l'ampieur
dépasse l'échelle de chaligement qu'une intervention de
recherche-développement peut engendrrr (gráce, principalement, á la
possibilité d'exploiter un capital natural abondant sans
contrepartie et d'accéder á différentes formes de valorisation du
patrimoine). Ces dynamiques ne sont donc pas réversibles, le
Projet ne peut que les accompagner, les alder, et repérer les
goulots d'étranglement, les moments oú la trajectoire traverse une
crise structurelle, pour faire porter son effort en ce point
précis. C'est le seul moment oú une réorientation des pratiques
est envisageable.
La région posséde encore des caractéristiques pionniéres
dans la mesure oú des migrants continuent á arriver. Les plus
anciens, peu nombreux, sont lá depuis 20 ans. Le long des voies
d'accés, et á proximité des villes, l'espace est entiérement
saturé; la valorisation du foncier y atteint un maximum et un
processus de concentration est en cours. L'accessibilité
(permanente ou bien saisonniére, difficile..) et la distance au
marché, combinées á la fertilité naturelle des sols, déterminent
les rythmes d'accumulation. Les changements de propriétaires sont
fréquents, motivés en grande partie par la recherche d'une
meilleure localisation, du moins au départ. Par la suite
interviennent d'autres facteurs. Ceux qui s'en tiennent aux
1 Le terme "communauté", d'usage aénéralisé au Nord du
Brésil, ne doit pas faire illusion. li a une Iongue histoire. en
grande partie reliaieuse d'ailleurs, mais ne doit pas étre
interpreté de facon substantialiste. Il ne
renvoi a aucune homogenéité ethnique ou d'origine, voire méme
sociale dans de nombreux cas. La communauté est plutót une
idéalisation et un projet (lá encore religieux á I'origine mais
renouvelé par le syndicalisme et l'associativisme) visant á
transformar des rapports de contiguité aléatoires en réunion
d'intérét autour d'une notion de bien commun, base d'un projet
politique.
cultures annuelles vivriéres connaissent les rythmes d'accumulation
les plus lents. C'est pourquoi l'immense majorité des agriculteurs
passe á l'élevage bovin et plante des páturages. La valeur du
patrimoine, foncier et hors foncier, augmente alors rapidement
tandis que les réserves forestiéres régressent. Le foncier est
valorlsé, d'une part, par l'accroissement de la demande et des
infrastructures et, d'autre part, par l'implantation des páturages,
la plantation de cultures pérennes (rare dans la région mais
fréquente ailleurs) ou l'amélloration des installations. Ainsi, un
hectare de páturage vaut bien davantage qu'un hectare de forét.
Cette évolution vers l'élevage générallsé est observée dans les
différentes communautés; le stade atteint sur le gradient qui
mesure le développement du processus est avant tout fonction de
leur ancienneté. La transformation d'une exploitation pionniére
vivriere en exploitation mixte á élevage dominant prend de 12 á 15
ans, mais certaines avaient entamé cette trajectoire avant leur
installation dans la communauté étudiée et sont donc plus rapides.
C'est ce qui explique en partie qu'en un méme lieu on trouve á la
fois des exploltations en fin de processus et d'autres qui en sont
aux premiéres phases.
Les auteurs ont eu le mérite d'apporter des résultats qui
remettent fortement en question un dogme qui s'était imposé dans
les derniéres années et que l'on pourrait appeler "la crise du
recrú" ou "crise des jachéres". Selon cette théorie, I'utilisation
de la végétation secondaire entrainerait une baisse de la
productivité du travail (moindre fertilité, sarclages plus
fréquents) conduisant á l'abandon de l'exploitation ou á la
paupérisation (on y voyait parfois la cause principale de la
mobilité spatiale). Les données recueilles dans la région de
Maraba montrent que les agriculteurs, méme lorsqu'ils possédent
encore des réserves forestiéres, mettent systématiquement en
culture les recrús lorsqu'ils atteignent 5 ans d'áge, et ceci sans
perte de rendement ni de productivité (il n'en serait sans doute
pas de méme pour une 3º ou une 4º mise en culture, pour la quelle
le temps de repos devrait étre nettement supérieur). La préférence
pour un recrú de 3 á 6 ans s'explique par la meilleure qualité du
brúlis et la plus grande souplesse du calendrier des travaux de
défriche lorsqu'il s'agit d'un recrú forestier (notamment la
moindre contrainte au niveau du temps de séchage avant brúlis).
Par contre, ils ont mis en lumiére une véritable "crise des
páturages".
Cette crise est due á la conjonction de plusieurs facteurs.
La productivité du travail sur un páturage planté commence á
baisser, en moyenne, aprés la cinquiéme année d'exploitation
(diminution de la production de fourrage á cause de la baisse de la
fertilité physique et chimique du sol, multiplicatio@ des
adventices, augmentation du temps d'entretien). La vie utile d'un
páturage, compte tenú de la qualité initiale du sol et des
variations d'entretien et de charge, oscille entre 8 et 15 ans.
Tant que l'exploltation posséde des réserves de forét ou de
jachéres, l'accroissement régulier des surfaces en páturage permet
de pallier avantageusement la baisse de productivité sur les
herbages plus anciens et de pratiquer les cultures annuelles avant
l'enherbement de la nouvelle parcelle. A noter cependant que la
multiplication des surfaces en graminées au sein de l'exploitation
(et autour) entraine une baisse de productivité du travail pour les
cultures annuelles ainsi qu'une difficulté á contróler les brúlls
qui peuvent détruire des cultures, des páturages ou de la foret
secondaire. Lorsque la quasi totalité de l'exploitation est
transformée en páturage, la capacité totale de charge ne peut que
diminuer. Il faut donc solt déstocker, soit agrandir l'exploitation
(seul un petit nombre, parmi les plus grandes, ou bien disposant de
revenus non agricoles, choisissent l'intensification); c'est lá la
cause principale de concentration fonciére et de déplacement des
exploitations vers des zones d'occupation plus récentes (réserves
forestiéres encore abondantes, foncier peu valorisé). En outre,
l'exploitation ne dispose plus d'espace pour réaliser les cultures
annuelles, sources de l'alímentation familiale et de revenus
réguliers (farine de manioc, ma . i . s pour les porcs et les
volailles, etc.). Elles sont peu nombreuses, á ce stade, á choisir
la spécialisation; il n'en va pas
de méme quand l'exploitation a pu s'agrandir suffisamment. Les
modalités de la sortie de crise représentent un facteur
supplémentaire de différenciation des situations économiques. Dans
les zones isolées. on trouve á la fois de petites fermes en vole de
régression et des exploltations de grande taille disposant de
moyens de production importants. Par contre. lorsque
l'environnement socio-économique est favorable, méme les
exploitations de taille moveniie atteignent un rythme
d'accumulation significatif. C'est également dans ces conditions
que les agriculteurs mettent spontanément en place des alternativas
á l'élevace (production de frults régionaux par exemple). Deux
lignes d'action peuvent étre envisagées dans le but d'évlter la
crise de l'élevage (ainsi que la concentration fonciere,
l'épilisement des réserves forestiéres et l'élimination de
l'agriculture qui l'accompagnent): compenser les situations
défavorables afin qu'un plus grand nombre d'agriculteurs obtienne
un rythme d'accumulation et de sécurité satisfaisant; recenser et
appuyer les innovations, alder la mise en place de nouvelles
filiéres de production et favoriser la diffusion des initiatives.
Pour le premier type d'intervention, aprés avoir identifié
la commercialisation comme un des principaux blocaces á
l'accumulation, des "actions-test" ont été menees auprés de 80
familles la premlére année et de 450 la troisiéme année. Il
s'agissait d'acheter 10 sacs de riz á chaque famille au moment de
la récolte, de le stocker, de le revendre en période de soudure
quand les prix sont élevés et de restituer la différence aux
producteurs (moins le fret et les frais de stockage). Cette
opération s'est révélée avantageuse pour les intéressés, d'autant
qu'elle diminualt les dépenses exagérées de fret pour les
communautés les plus isolées. Ce type d'intervention était destiné
tout autant á alder les producteurs (et leur démontrer une volonté
de changement) qu'a obtenir des connaissances sur le milielt
socio-économique local, d'oú le terme "action-tes".
Une série d'études de suivi des innovations et
d'encadrement des initiatives est en cours. notamment pour la
production et la commercialisation de la pulpe de cupuacu
(Theobroma grandifolia), mais aussi en ce qui concerne la
valorisation de la ressource forestiére et la prolongation de la
durée de vie des páturages.
Dans un programme aussi riche, diversifié et ambitieux, il
est toujours possible de se demander si le changement ne serait pas
lá oú on ne l'attend pas. Il serait facile de montrer que chaque
intervention ou modification technique, prise séparément, solt est
neutralisée par le milieu social local, soit entraine des effets
collatéraux inattendus et non controlables, parfois négatifs.
Ainsi, si la commercialisation est désavantageuse pour le
producteur d'un point de vue uniquement comptable, on ne doit pas
oublier que cette "exploitation" est le prix payé pour le maintien
d'un lien social qui peut se traduire par des avances et des aides
de diverses sortes. Le producteur ne pourrait y renoncer que si sa
sécurité était asslirée par un autre systéme, répondant aux mémes
besoins et stable sur le long terme. De méme, l'intervention d'une
structure extérieure possédant des moyens financiers, méme
modestes, peut entrainer son instrumentalisation á des fins de
pouvoir par certains interlocuteurs privilegies (syndicalistes,
leaders, etc.). Le nepotisme de certains dirigeants paysans (entre
autres déviations) est difficilement controlable par une structure
d'assistance qui ne posséde aucun mandat. En d'autres termes, il
se passe indiscutablement quelque chose dans des interventions de
ce type; il est plus difficile de savoir exactement quoi. Le plus
important ne serait-il pas, en definitive, lié á la mobilisation
des acteurs, á la reprise d'initiative (et au changement de l'image
de sol qu'elle autorise), á la circulation de l'information, á la
création de sens a travers l'échange. au fait de nommer et dire les
choses, de faire circuler les significationsg il s'agirait alors,
et avant tout, de la contribution á l'émergence d'un champ
politiquea les modifications techniques, la transformation des
systémes de production n'en seralent que la conséquence.
C'est sans doute lá une différence fondamentale avec les actions de
Recherche-Développement plus traditionnelles. Il n'en reste pas
moins qu'une sociologie des interventions reste en grande partie á
faire.
Paris, Janvier 1996
Philippe Léna
Driecteur de Recherche
ORSTOM
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