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About English language--->for Frank LeFever

patanie at pasdepub.com patanie at pasdepub.com
Thu Apr 8 05:38:38 EST 1999


C'est un vieux plan,comme on peut le voir,ci-dessous,et c'est pour
cela que les Etats-Unis ne se preoccupent meme plus de respecter les
lois internationales! Ils s'en foutent! Car ils veulent devenir LA
LOI...etre la Rome pan-mondiale.


L'Anglais :Une langue universelle ou une langue coloniale ?
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« Une complémentarité de vues noue constamment le colonisé au
colonisateur »
Jean-Paul Sartre

Il est impossible de rencontrer un Occidental ayant vécu quelque temps
en Extrême-Orient qui n'ait pas connu, lors de son séjour, d'autres
Occidentaux employés à enseigner les langues étrangères. Quiconque a
vécu au Japon, à Formose ou à Hong Kong a connu assurément quelques
professeurs de français, d'allemand ou d'anglais mais c'est, de loin,
les professeurs d'anglais qui sont les plus nombreux et les plus
visibles. Il n'est pas d'université japonaise ou de grand groupe
industriel taïwanais qui n'emploie pas quelques Américains,
Australiens ou Britanniques dont la fonction exclusive est d'enseigner
l'anglais. 

Alastair Pennycook est un professeur de linguistique appliquée à
l'université de Melbourne. Lorsqu'il était étudiant, il a, lui aussi,
fait de l'argent facile en enseignant l'anglais à Hong Kong et en
Chine. Il a récemment publié deux livres dont l'un est intitulé
"L'anglais et le discours colonialiste" [1] et l'autre "La politique
culturelle de l'anglais en tant que langue internationale". Tout comme
Naipaul, cité au chapitre XXXXX,  Alastair Pennycook n'est pas sur la
liste des auteurs politiquement corrects. Ses ouvrages ne sont pas
traduits et demeurent introuvables dans les pays non anglophones. Il
est particulièrement inconnu en France, même du monde de la
linguistique professionnelle et de celui de la recherche en
linguistique appliquée. La thèse de Pennycook est simple. Pour lui,
l'anglais n'est pas une une langue culturellement et politiquement
neutre. Son enseignement tend à créer et renforcer - si elle n'existe
pas déjà - une influence de type colonial sur la société qui en est la
cible, et cela à l'insu des professeurs d'anglais qui n'ont pas plus
d'ambition que de faire leur travail et de gagner leur vie. Les livres
de Pennycook sont basés sur son expérience directe mais c'est en
comparant ses thèses aux résultats obtenus par une étude systématique
de l'histoire coloniale de l'Angleterre aux Indes et en Asie du
sud-est que Pennycook arrive à en faire une démonstration claire.
Avant de présenter ici un résumé de ses travaux, il est important de
comprendre aussi ses motivations, sur lesquelles il ne s'étend guère
mais que l'on peut aisément deviner lorsqu'on a, soi-même, vécu en
Extrême-Orient. Contrairement à ce que l'on pourrait croire a priori,
l'enseignement de l'anglais n'est pas comparable à celui du français,
de l'allemand ou de toute autre langue étrangère, que ce soit en Asie
du sud-est ou ailleurs. La motivation des étudiants est toute autre.
Il faudrait presque avoir soi-même enseigné l'anglais en
Extrême-Orient pour comprendre la situation particulière dans laquelle
sont les professeurs d'anglais occidentaux exerçant au Japon ou en
Chine. Très vite, ce type d'enseignant, qui ne connaît généralement
aucune langue asiatique, se rend compte que la portée de son
enseignement est très limitée. L'utilisation de l'anglais en tant que
langue de communication demeure artificielle. Le niveau atteint par
ses étudiants ne lui permet jamais une communication allant au delà
des nécessités courantes. Pire encore, en tant que professeur
d'anglais, tout le monde désire lui parler en anglais mais il se rend
très vite compte, par la force des choses, que ce type de contacts ne
lui permet pas de vraiment découvrir la société dans laquelle il
séjourne et encore moins de s'y intégrer. En dépit des contacts
nombreux qu'il a avec la population, notre professeur se sent souvent
isolé du monde qui l'entoure et découvre avec étonnement que sa langue
constitue un facteur de cloisonnement alors que paradoxalement, elle
est censée être universelle et qu'elle demeure toujours en forte
demande. Pennycook a fait l'expérience de ces relations humaines
artificielles et disymétriques dans lesquelles sa position était
analogue à celle du colon anglais 70 ans plus tôt, sans toutefois
qu'il bénéficie d'une organisation coloniale adaptée à ses besoins et
de la mentalité nécessaire pour pouvoir l'accepter... Dans sa quête
pour trouver des réponses à ses questions, Alastair Pennycook a plongé
dans l'histoire coloniale de l'Angleterre aux Indes, en Malaisie et à
Hong Kong et a analysé plus particulièrement la politique linguistique
exercée par les autorités coloniales au sein de ces Etats. Au delà des
liens entre l'enseignement de la langue et son caractère colonial et
colonialiste, l'intérêt du livre de Pennycook est de décrire de
nombreuses situations qu'il est facile de transposer au contexte
européen. La similitude de comportement entre ce qu'il a observé dans
les ex-colonies britanniques d'Extrême-Orient et ce qu'on voit
actuellement en Europe de l'ouest, et dans tous les pays où
l'enseignement de l'anglais semble être devenu prioritaire, est
frappante et mérite d'être signalée.

Dans un livre publié en 1959 [3], un sociologue ( ?XXXXXXX) du nom de
George Steiner déclarait que la reprise économique dans l'Allemagne de
l'après-guerre était un « miracle en creux » car « bien que la
prospérité allemande avait remarquablement progressé depuis 1945, la
force de la langue allemande était désormais tombée à zéro ! ». « La
langue allemande », ajoutait-il, « ne saurait être innocente des
horreurs du nazisme... L'usage d'une langue pour concevoir, organiser
et justifier Belsen, pour calculer les caractéristiques techniques des
fours crématoires, pour déshumaniser l'homme durant douze ans de
bestialité préméditée ne peut se faire que si la langue le
permet... ». Les affirmations de Steiner sont hautement discutables et
leurs preuves scientifiques impossibles à établir. Toutefois, Steiner
ébauche, très maladroitement, la possibilité qu'une relation puisse
exister entre la structure d'une langue et ce qu'elle permet
d'accomplir. Est-il plus facile de tenir certains types de discours
dans certaines langues plutôt que dans d'autres ? Est-il possible
qu'une langue telle que l'anglais puisse conférer à un Aborigène le
statut de civilisé alors que cette même langue est aussi utilisée pour
le définir racialement par rapport à la société qui l'entoure ?
Comment se fait-il que certains sens ou que certaines valeurs adhèrent
de manière persistante à certains langages ? Comment peut-on éviter,
quand on parle une langue, quelle qu'elle soit, d'imiter, d'utiliser
et d'emprunter de ceux qui l'utilisent régulièrement pour véhiculer
les images qu'ils veulent lui faire convoyer ? Comment peut-on éviter
lorsqu'on parle français, chinois ou anglais de ne pas véhiculer -
bien involontairement la plupart du temps - des bribes et morceaux des
discours dominants existant dans ces langues, mais aussi des valeurs,
des perceptions, des attitudes, des buts et des stéréotypes qui
existent dans les populations qui les parlent ? En page 6 du livre de
Pennycook [1], on trouve la citation suivante :

« Soyons bien persuadés que l'anglais a été à la fois une institution
et une force formidable d'oppression et d'exploitation sauvage des
peuples à travers les 400 ans de son histoire impérialiste. Cette
langue a attaqué les noirs avec ses images racistes et son message
impérialiste. Elle a attaqué les travailleurs et a mis sous tutelle
des peuples de tous les continents. Elle a avili et s'est moqué des
langues qu'elle avait l'ambition de remplacer et a enseigné aux
peuples colonisés qu'ils leur fallait singer ses locuteurs car elle
était intrinsèquement supérieure et qu'elle leur apporterait la
prospérité tout en les maintenant humiliés et soumis. Le mot
"mastery", lorsqu'il s'agit de la langue ne nous rappelle donc t-il
pas, par son étymologie, qu'il s'agit de la langue du maître, qui
personnifie l'arrogance et la brutalité ? »

Les mêmes remarques ne pourraient-elles pas être faites à propos de la
plupart des autres langues coloniales ? Pennycook fait-il la faute de
se concentrer exclusivement sur l'anglais ? Dans le cadre de sa
démonstration, nous verrons que non et aussi que les langues
coloniales ne sont pas toutes porteuses des mêmes messages (XXXXXX).
Le monde colonial est un monde complexe que l'Occident actuel a
tendance a simplifier jusqu'à la caricature pour pouvoir le
comprendre. Réduire le colonialisme à quelques stéréotypes
d'oppression brutale et d'exploitation étroitement économique tend à
ignorer ce qui caractérise le colonialisme dans la vie de tous les
jours avec ses opérations micropolitiques, son climat culturel, et
surtout ses relations avec la période présente. 

Pennycook nous rappelle que, tandis que le génocide déclenché par les
Nazis fit plus de six millions de morts, le commerce britannique de
l'opium, qui commença au Bengale en 1757, avec pour cible le marché
chinois à partir de 1780, et qui se perpétua jusqu'à la fin de la
deuxième guerre mondiale est responsable, quant à lui, de la mort de
centaines de millions d'Asiatiques. Mais ce n'est pas juste le
barbarisme du fascisme et des impérialismes européens qui est lié au
colonialisme mais aussi le développement des sciences, de la
philosophie et de l'anthropologie, de la pensée et de la culture
occidentals. Le fait que ces développements sont survenus
simultanément avec ceux du colonialisme et du néo-colonialisme
américain et européen a provoqué des interactions constantes et
réciproques. Le résultat immédiat de ces interactions a été la
création, très tôt, d'une vision particulière de l'Histoire, d'images
caractérisant la dichotomie entre colonisateur et colonisé,
particulièrement dans le monde anglo-saxon, comme nous allons le voir.
La culture coloniale n'est pas seulement constituée d'idéologies
visant à masquer, mystifier ou rationaliser certaines formes
d'oppression extérieures à ces idéologies. En fait, ces dernières
constituent au contraire l'expression même des relations coloniales.
Ces images et cette culture furent diffusées dans le monde colonial et
Pennycook est frappé par le peu de différence entre les matériaux
pédagogiques utilisés autrefois qu'elles imprégnèrent et ceux qui sont
actuellement utilisés par le "British council" aux quatre coins de la
planète dans le cadre de l'enseignement de l'anglais aux étrangers.

Pennycook nous explique que nous répugnons à chercher des corrélations
entre des faits apparemment exceptionnels et les actions des gens
ordinaires dans la vie de tous les jours. Nous répugnons à expliquer
les horreurs du nazisme comme étant le produit du travail et du
comportement des éléments caractérisant le citoyen moyen, peut-être
pour nous en distancer davantage. De la même manière, il existe une
tendance à expliquer l'histoire coloniale par une succession d'actions
raciales et sectaires qui semblent aux antipodes du libéralisme
actuel. Cette pulsion à nous séparer, à nous distinguer d'une histoire
assez récente révèle d'une part notre incapacité à analyser la
complexité de l'organisation coloniale et, d'autre part, elle nous
empêche de voir ses ramifications qui existent encore à l'époque
actuelle et ses mutations qui se fondent parfaitement dans le discours
moderne et néo-libéral. 

Le discours colonialiste entraîne une forte polarisation de
définitions et de perceptions entre deux groupes sociaux qui
n'appartiennent pas, dans la plupart des cas, au même groupe ethnique.
L'adhésion à ce discours n'est pas le fait du colonisé seul mais aussi
du colonisateur et ce dernier vit tout autant la colonisation que le
colonisé bien que sa situation et son point de vue soient évidemment
différents. « Une complémentarité de vues noue constamment le
colonisateur au colonisé » disait Jean-Paul Sartre. Pennycook écrit :

« ni l'impérialisme ni le colonialisme ne consistent à s'enrichir
uniquement par acquisition et accumulation. Ces deux dispositions sont
des idéologies qui incluent les notions que certains territoires et
certains peuples doivent être dominés, ce qui implique des formes de
connaissance dérivant de ces principes. La colonisation est bien plus
que simple exploitation. »

Au XIXe siècle, de nombreuses théories justifiant la poussée
colonisatrice des puissances occidentales virent le jour. Il ne
s'agissait pas seulement de conquérir pouvoir et territoires mais
aussi de le justifier auprès des populations conquises par
manipulation des esprits. Ainsi le colonialisme apparaît comme la
concrétisation matérielle de la supériorité culturelle et raciale.
C'est en cela que l'on voit que les facteurs qui sous-tendaient le
colonialisme sont toujours en pleine santé et qu'un néocolonialisme
aseptisé et épuré des connotations négatives du colonialisme de nos
grands parents a encore de beaux jours devant lui... N'oublions pas
enfin que l'essentiel de la culture européenne et américaine a eu pour
creuset la période coloniale... Young [4] associe par exemple la
période des lumières, caractérisée par ses grands projets
intellectuels, sa philosophie et ses déclarations prétendument
universelles à la poussée coloniale et à la conquête de nouveaux
territoires.

Aimé Césaire écrivait en 1972:

« On me parle de progrès, de réalisations, de hausse du niveau de
vie... Moi, je parle de sociétés vidées de leur essence, de leur
culture foulée aux pieds, de religions tournées en dérision, de
magnifiques réalisations artistiques détruites, de possibilités
extraordinaires éliminées... Eux, ils me parlent de statistiques, de
réalisations industrielles et d'aménagement du territoire... Moi, je
parle de millions d'hommes en qui on a instillé un profond complexe
d'infériorité et qui ne peuvent plus se prendre en charge... On essaye
de m'impressionner avec les chiffres de la production industrielle et
agricole et la taille des territoires nouvellement mis en
exploitation... Moi, je parle des économies naturelles qui ont été
perturbées, d'économies indigènes, harmonieuses et viables... Moi, je
dénonce le pillage actuel des ressources naturelles et le gaspillage
généralisé... On me dit que les vieux tyrans ont été déposés mais je
trouve que ces vieux tyrans s'entendent particulièrement bien avec les
nouveaux tyrans et que le clientélisme et les faveurs sont toujours de
mise... On me parle de civilisation et moi, je parle de mystification
et de prolétarisation » 

Bien que dirigés contre le colonialisme traditionnel, les propos
d'Aimé Césaire trouvent une résonance particulière dans le contexte
actuel. Ils confirment qu'avant d'être un instrument d'oppression, le
colonialisme est avant tout une croyance basée sur des différences de
perception et de choix de solutions à des problèmes donnés. Cette
croyance est comme une nouvelle religion qui cherche à s'étendre.
Lorsque cette croyance rencontre des contradictions profondes avec
elle-même, elle cherche d'abord à les réconcilier en effectuant des
ajustements. Lorsque ces ajustement s'avèrent insuffisants, elle
effectue une mutation et change de visage mais les causes qui lui ont
donné naissance sont toujours présentes et actives.

Dans le contexte colonial, la langue joue un rôle décisif et la
documentation apportée par Pennycook est extrêmement précieuse.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'intérêt du colonisateur
n'est pas toujours de répandre sa langue. Les politiques linguistiques
coloniales britanniques s'organisent autour de quatre principes. Les
colonies doivent en premier fournir des travailleurs dociles et des
consommateurs qui sont susceptibles de faire croître la machine
capitaliste du colonisateur. Deuxièmement, chaque politique
linguistique coloniale doit être bien évidemment adaptée aux
conditions locales. Si une politique réussit particulièrement bien,
elle aura bien sûr de fortes chances de servir de modèle pour une
autre colonie. Troisièmement, les idées de civilisation, de
libéralisme et l'acquisition de la science occidentale seront
fortement associées à la langue anglaise. Enfin, quatrièmement, dans
le cas des Indes et de la Chine, une certaines vue des civilisations
orientales sera élaborée et développée avec une insistance toute
particulière sur l'inédit, les valeurs traditionnelles qu'elles sont
censés véhiculés, et le déclin de ces dernières. C'est ainsi que,
assez souvent, les Britanniques interviendront là où on s'y attendrait
le moins en exerçant leur autorité pour normaliser certaines langues
vernaculaires et certains systèmes d'écriture des peuples placés sur
leur coupe. C'est souvent à travers l'école que les préceptes du
colonialisme vont filtrer dans la population. En général, le but n'est
absolument pas d'angliciser les populations. Aux Indes comme en Asie
du sud-est, il est généralement admis que l'enseignement  élémentaire
doit rester dans les langues autochtones et que l'enseignement
secondaire et universitaire doit se faire en anglais. De nombreux
livres anglais sont également traduits dans les langues autochtones.

Les études de la littérature, des sciences et des langues indiennes
gravitent autour de trois projets. L'étude de la langue est entreprise
pour pouvoir décoder les us et coutumes indiennes. La découverte des
traditions indiennes sert quant à elle à construire une histoire des
relations entre les Indes et l'Occident, à situer et classer les
civilisations indiennes et les positionner sur une échelle de valeurs
purement occidentale. Enfin, il s'agit de pouvoir exalter ces valeurs
et traditions indiennes dans la population autochtone de telle manière
qu'elles servent au mieux les intérêts britanniques. Cohn [5] précise
que le travail sur les langues orientales produisirent d'innombrables
dictionnaires, des grammaires et des traductions d'ouvrages indiens,
des études épistémologiques qui transformèrent petit à petit la
connaissance indienne en objets de format occidental s'imbriquant
étroitement avec les théories britanniques concernant l'évolution des
civilisations et des sociétés. Il s'agit souvent de réinterpréter des
textes autochtones et de les "purifier" de façon à ce que
l'autochtone, par le biais de ce qu'il croit être sa propre culture,
trouve dans cette dernière tous les éléments qui lui permettront de
coopérer, "volontairement" et jovialement avec l'administration
coloniale. Pour Edward Bayley, vice-chancelier de l'université de
Calcutta en 1870, l'"orientalisme" est aussi l'un des moyens
d'introduire les connaissances européennes dans la population
indienne. L'orientalisme n'a pas pour objet de présenter un modèle de
culture et de connaissance équivalent, encore moins supérieur au
modèle occidental et anglo-saxon mais il est un vecteur pour
communiquer le savoir occidental et les valeurs qui l'accompagnent. En
1920, le département de l'éducation publie un article de Charles
Grant, un auteur du siècle précédent, qui précise pourtant que « seul
l'anglais pourra briser la gangue mentale qui interdit à l'Indien
l'accès à des connaissances supérieures et qui lui permettra
d'utiliser le plein pouvoir de sa raison ». Un autre auteur, Macaulay,
dont les écrits sont utilisés par ce même département de l'éducation,
déclare:

« l'anglais est au sommet de la pyramide des langues occidentales.
Quiconque connaît cette langue a déjà accès aux connaissances cumulées
des pays les plus intellectuellement productifs sur plus de 19
générations. La littérature existante dans cette langue nous apporte
plus que celle que le reste du monde a produite durant les trois
derniers siècles. Aux Indes, l'anglais est la langue de la classe
dirigeante et il est appelé à devenir la langue du commerce dans
toutes les mers orientales »

De toute évidence, la population autochtone veut apprendre l'anglais,
qui est considéré comme un vecteur de promotion sociale puisque les
Britanniques sont au sommet de la hiérarchie coloniale. Cependant, les
besoins en traducteurs, fonctionnaires et employés bilingues étant
limités, les Britanniques n'ont aucun intérêt à diffuser largement
leur langue dans une population qui croit que celle-ci va leur
permettre d'atteindre des postes exclusivement réservés aux
Occidentaux. Les Britanniques justifient cet état de choses en
expliquant que l'anglais n'est simplement pas adapté à la vie locale
autochtone. Il s'agit de convaincre les Indiens de la supériorité
britannique mais aussi de les maintenir à leur place, à quelques
exceptions près.  Toutefois, le besoin d'écouler aux Indes les
productions des industries de Grande Bretagne requiert d'engendrer,
dans la population autochtone, des besoins similaires à ceux des
Occidentaux, ce qui ne peut se faire sur une large échelle qu'à
travers le système éducatif. Les traductions d'ouvrages européens dans
les langues vernaculaires et les réorientations des priorités
éducatives sont faites dans cet esprit à partir de 1854. Les Anglais
estiment que l'éducation en anglais tend à déplacer les valeurs
indiennes traditionnelles et, paradoxalement, à accroître le
nationalisme indien qui « valorise à l'excès, par ignorance,
l'importance du patrimoine autochtone ».

Un accès sélectif et limité à la langue anglaise sera également la
règle à Hong Kong. Afin de maintenir la population locale ancrée la
langue vernaculaire, il est décidé, après 1865 que toute scolarisation
en langue anglaise sera interdite aux filles. L'administration
coloniale voit d'un très mauvais œil le fait que « presque toutes les
filles qui ont été scolarisées en anglais deviennent souvent
maîtresses ou concubines des Anglais ». En Malaisie, la scolarisation
en anglais est limitée pour maintenir la population autochtone dans le
rôle qu'on lui a fixé. Tout en suscitant un grand respect pour la
civilisation occidentale, il s'agit de maintenir l'autochtone dans un
état « d'heureuse innocence ». Le fils d'un pêcheur doit être aussi
pêcheur mais pêcher de manière plus efficace que son père. Même chose
pour le cultivateur qui, grâce au système éducatif colonial, va
pouvoir accroître ses rendements. Une scolarisation prolongée n'est
pas souhaitable car elle tend à détourner les élèves des tâches
humbles qu'ils auront à accomplir par la suite. Il en va tout
différemment pour l'aristocratie malaise qui doit vivre dans le monde
créé par les Anglais après avoir intériorisé ses valeurs.

Pennycook consacre une grosse section de son livre à Hong Kong où il a
enseigné l'anglais durant plusieurs années. Jusqu'en 97, écrit-il,

« Hong Kong a été présenté par la presse occidentale et plus
particulièrement la presse anglophone, comme un îlot de symbiose entre
deux peuples, un exemple de coexistence raciale et de coopération
pacifique ayant engendré l'une des économies les plus prospères
d'Asie. Présentée souvent en modèle, l'Occidental oublie presque
toujours que l'histoire de la colonie est loin d'être une histoire de
coopération pacifique. La stabilité politique de Hong Kong dans
l'Histoire à laquelle on fait référence est un mythe. On a oublié que
cette ville a été fondée sur l'un des plus odieux trafics de drogue
que l'histoire humaine ait connu et qui a tué des centaines de
millions de Chinois. La culture de l'opium dans les colonies anglaises
d'Asie du sud-est (Malaisie dont Singapour) ne prit fin qu'en 1942,
suite à l'invasion japonaise. Pourtant, en 1997, les mémoires
occidentales ne se souviennent plus de l'activité criminelle sur
laquelle Hong Kong fut fondée... La conséquence immédiate de la
colonisation anglaise a été une longue série d'insurrections et de
rebellions contre l'autorité coloniale. Même après la dernière guerre,
des manifestations eurent lieu en 1952, en 1956 et la dernière en 1967
fit 51 morts, une centaine de blessés. 5000 personnes furent écrouées
et un grand nombre d'entre elles furent par la suite déportées. En
contradiction flagrante avec la réalité des faits, les Anglais
décrétèrent que ces événements étaient le résultat d'actions
subversives entreprises par des entités extérieures. Pourtant, le
mythe créé par les autorités coloniales persiste encore
aujourd'hui... »

La politique linguistique à Hong Kong a été, là encore, modulée par
les nécessités locales. Lorsque le nouveau gouverneur Hennessy prit
ses fonctions en 1877, il fut surpris de constater que très peu
d'élèves des écoles de la colonie pouvaient s'exprimer en anglais et
que le niveau des autres ne permettait qu'une communication
élémentaire. Frederick Stewart qui fut le premier directeur de la
"Central School" avait émis l'opinion qu'une éducation solide est
automatiquement basée sur la langue maternelle et que l'étude d'une
langue étrangère ne peut se faire avec succès que si les élèves ont un
ancrage solide dans leur langue maternelle. Enfin, Stewart estimait
que les connaissances en anglais de la population locale ne devaient
pas être développées sur une large échelle mais juste assez pour
produire suffisamment d'intermédiaires entre Anglais et Chinois pour
que les décisions de l'administration coloniale puissent être
efficacement relayées. Hennessy, au début de son mandat, et l'évêque
de Victoria furent persuadés du contraire. Il fallait, selon ce
dernier, complètement angliciser la population et supprimer le
chinois. « Leurs connaissances en anglais permettraient aux
ressortissants de Hong Kong de s'impliquer ainsi davantage dans le
commerce et de gagner de l'argent. Ces buts étant atteints, il est peu
probable que les Chinois regrettent la perte de leur ancienne langue
et des liens qu'ils peuvent avoir avec le reste de la Chine ».

Là encore, l'administration coloniale se rend rapidement compte que
l'application d'un tel plan est non seulement impossible mais aussi
que de déconnecter les Chinois de la culture chinoise leur feraient
perdre des caractéristiques considérées comme souhaitables telles que
l'égard par rapport aux personnes âgées, le respect de l'autorité et
de la morale, l'adhérence à l'éthique confucianiste. Plus d'anglais,
là encore, ne garantie pas une attitude favorable aux intérêts
coloniaux. La situation est toutefois différente au "Queen's college"
où les Chinois aisés du continent envoient leurs enfants dans le but
d'apprendre l'anglais. Cet intérêt qui se manifeste à l'extérieur des
frontières de la colonie est exploité dans le but d'étendre
l'influence coloniale au reste de la Chine et de prédisposer
favorablement l'élite chinoise aux intérêts de la couronne, d'autant
que ces intérêts sont plus éloignés, plus diffus et que l'oppression
coloniale directe est inexistante. L'anglais, dans ce cas, sert
d'appât pour cacher la diffusion d'une certaine forme de la
connaissance occidentale qui renforce l'intérêt de l'élite chinoise
pour le monde britannique. Cependant, certains prescrivent la
ségrégation des élèves tandis que d'autres la combattent. En effet,
dans les écoles de langue anglaise, les enfants des colons sont
retardés par les progrès plus lents de leurs homologues chinois.
D'autre part, certains considèrent que la présence de camarades
chinois peut avoir une influence pernicieuse sur les enfants anglais
du fait de leurs croyances et de leur éthique différente. Toutes ces
considérations obligent l'administration coloniale à effectuer des
réajustements et des aménagements constants à sa politique
linguistique pour sauvegarder au mieux ses intérêts.

Les vues de Lugard, qui fut gouverneur de Hong Kong de 1907 à 1912
influencèrent durablement l'évolution de la politique linguistique de
la colonie. Pour Lugard, les intérêts britanniques seront servis au
mieux par une organisation coloniale qui saura mettre en place des
autochtones "convertis" à la cause de leur maîtres occidentaux. Lugard
pense qu'il n'y a personne de plus efficace qu'un Chinois pour relayer
les directives coloniales et répandre les vues britanniques à
condition que ce Chinois soit intimement convaincu de la supériorité
de civilisation que le colonisateur apporte, sans référence à une
religion quelconque. Bien qu'ils constituent une toute petite
minorité, ces relais triés sur le volet devraient se révéler d'une
utilité bien plus grande que ceux constitués par les Anglais
eux-mêmes. Lugard, qui deviendra par la suite gouverneur du Nigeria,
croit fermement en la supériorité occidentale et, plus
particulièrement en la supériorité britannique. Il méprise les Chinois
et il est partisan d'une ségrégation presque totale. Par exemple,
lorsqu'un édile local, Sir Francis Piggot, veut vendre sa maison,
située dans un quartier exclusivement européen, à Robert Ho Tung, un
riche métis complètement européanisé, Lugard refuse à ce dernier la
permission d'y vivre.

Les matériaux pédagogiques doivent donc être adaptés aux vues de
Lugard. les textes littéraires utilisés dans les écoles sont
soigneusement expurgés de tout élément qui pourrait être interprété de
manière subversive. En 1910, Lugard, après avoir constaté la diversité
des dialectes chinois, déclare qu'il serait bon pour la Chine
d'adopter l'anglais comme langue scientifique puisque, selon lui, les
Chinois ne disposent pas des termes pour faire de la science moderne.
Lugard est sans doute le premier à suggérer, dans le monde anglophone,
que l'acquisition des valeurs et de la science occidentales ne peut
mieux se faire qu'avec l'anglais et que cette langue devrait purement
et simplement remplacer les autres. 

L'opinion qui consiste à croire que les chemins de l'école sont ceux
de la liberté se trompent et se sont toujours trompé. La politique de
Lugard le confirme une fois de plus. L'école n'émancipe pas forcément
l'esprit et n'est pas nécessairement le prélude à la liberté et à
l'égalité. Elle fait partie du système politico-socio-économique et sa
fonction est de le perpétuer. Une altération des fonctions de l'école,
un changement de dosage des divers enseignements peut, bien sûr, être
provoqué par l'évolution des connaissances mais, très souvent, il est
aussi motivé par des besoins politiques. Cela est
on-ne-peut-plus-actuel, comme nous le verrons un peu plus loin
(XXXXXXX).

L'espéranglais de la communication universelle

Ce chapitre n'a pas pour but de définir ni de discourir sur le thème
de la colonisation. D'innombrables ouvrages couvrent ce sujet. Il a
pour but d'identifier dans l'ancien monde colonial anglo-saxon les
facteurs qui le relie au présent. A n'en pas douter, ce monde colonial
eut de nombreuses similitudes avec ses homologues français, espagnol,
hollandais et portugais, mais il existe des différences significatives
et le néocolonialisme actuel a souvent pour support des principes
conçus et expérimentés par les Anglo-saxons dans leur monde colonial
avant que ces derniers ne réussissent sa mutation pour servir leurs
besoins dans le cadre du monde moderne. Dans ce contexte, il ne fait
aucun doute que les images du colonisateur et du colonisé sont des
pièces essentielles de la construction coloniale à la fois pour le
colonisé, à qui il faut les faire accepter, et le colonisateur, de
façon à ce qu'il trouve des raisons pour poursuivre son action. Plus
le contraste entre ces deux images est important, plus il suscite une
action vigoureuse. Ces images peuvent être véhiculés dans le cadre
d'une idéologie, comme cela était le cas à l'époque coloniale mais
leur perception diffuse, en l'absence de toute théorie mobilisatrice,
peut être, comme nous le verrons, tout aussi efficace. 

A l'heure actuelle, il est de bon ton, en France, de se moquer des
prétendues vertus de notre langue qui fut souvent érigée en modèle de
vecteur de communication par nos écrivains et de nombreux
intellectuels francophones. De toute évidence, ce fut le cas au XVIIIe
siècle à l'époque où l'académie de Berlin mit au concours la question
de savoir pourquoi le français était devenu la langue universelle de
l'Europe (1782). Pourtant ces rodomontades linguistiques d'un passé
qui n'est pas si lointain paraissent bien peu de choses lorsqu'on les
compare avec ce que l'on peut lire sur les vertus actuelles de la
langue anglaise telles que décrites par les Anglo-saxons. Dans le
monde contemporain, la langue est probablement la pièce maîtresse de
la construction des Anglo-saxons représentant leur propre image. Cette
image sert à élaborer une certaine vision du monde puisqu'elle a
évidemment son complément, c'est-à-dire l'image des autres, car les
autres ne sont définis que par rapport au référentiel qu'elle
constitue. Ceux qui s'offusquent des écrits qui ont vanté les mérites
de la langue française n'ont encore rien vu dans l'amplitude que
peuvent atteindre les emphases et les boursouflures anglo-saxonnes
concernant l'évaluation de la langue de Shakespeare. Cette dévotion
pour la langue anglaise s'est accrue régulièrement au cours des
histoires coloniales britannique et américaine. Bien que cette période
soit "officiellement" derrière nous, les discours chantant les
louanges de l'anglais se sont, au contraire, sensiblement accrus, en
nombre et en intensité. Des relais, désormais non anglo-saxons les
propagent avec ferveur, à la fois dans le monde dit développé et le
tiers monde. Il est particulièrement significatif que la majeure
partie de ce qui a été dit ou suggéré à propos de l'anglais dans ce
contexte et de son enseignement à des populations non anglophones a,
pour l'essentiel, émergé des milieux coloniaux ou ex-coloniauxde la
couronne britannique. On remarque aussi que l'étude de la littérature
anglaise a été introduite bien plus tôt aux colonies qu'en Angleterre
(p. 131 du livre de Pennycook), où elle constitue une discipline
académique depuis moins de 150 ans. La raison de sa dissémination aux
colonies est simple. Son message doit amener l'élite indigène à penser
comme les colons.

Déjà en 1849, une bonne partie de l'intelligentsia britannique visait
à l'universalité grâce à la langue anglaise. D'après Read (cité dans
[6]) :

« Notre langue est celle des sciences et des arts, du commerce, de la
civilisation et de la liberté religieuse. C'est une corne d'abondance
qui apporte à la nation qui l'adopte la civilisation et le
christianisme. C'est déjà la langue de la Bible et nous pouvons nous
attendre à ce qu'elle devienne rapidement la langue de communication
internationale »

Un autre auteur du nom de George (cité par [7]) déclare :

« Les autres langues demeurent des patois tandis que l'anglais devient
la grande langue des affaires gouvernementales, du commerce, de la
loi, de la science, de la littérature et de la théologie. C'est une
langue universelle pour les grandes questions matérielles et
spirituelles »

Pour De Quincey [8], l'anglais est la langue des "élus" qui « accuse
sa destinée qui est de supplanter toutes les autres langues ». Axon
[13] en 1888 pense que l'anglais sera la langue maternelle d'au moins
un milliard d'habitants en 1980. En 1911, Rolleston [9] écrivait: 

« Le drapeau anglais flotte sur plus d'un cinquième de la planète
habitable. Un quart de la planète rend hommage au monarques
d'Angleterre. Plus d'une centaine de princes lui ont juré allégeance.
La moitié des routes maritimes sont anglaises et l'anglais est plus
parlé que toute autre langue »

Crystal fait écho à ces propos dans "The Cambridge Encyclopedia of
Language" [10]. Là encore, on constate le caractère fantaisiste de
statistiques inusitées et invérifiables, la valse des nombres de
locuteurs sans aucune base de données détaillées et précises, le rêve
d'un monde presque exclusivement anglophone pour notre béatitude
absolue :

« L 'anglais est utilisé comme langue officielle dans plus de 60 pays
et a un rôle privilégié dans 20 autres. C'est la langue dominante sur
les six continents. C'est la langue principale des livres, des
journaux, du monde des affaires et des conférences internationales.
C'est la langue de la science, de la technologie, de la médecine, de
la diplomatie, des sports, des compétitions internationales et de la
publicité. Plus des deux tiers des scientifiques écrivent en anglais
et les trois quarts du courrier mondial est rédigé en anglais qui
représente aussi 70% des appels téléphoniques... 80% pour cent des
connaissances mondiales sont archivées dans cette langue... »

Jenkins, écrivait en 1995 dans le "Times" de Londres [11] :

« Lorsque le Pacte de Varsovie se dénoua, cela se fit en anglais.
Lorsque le G7 se réunit, il le fait en anglais. L'anglais est la
langue universelle de l'informatique, des agences de presse. Le seul
organisme international qui continue à utiliser une langue "étrangère"
est la Commission européenne de Bruxelles. Avec un peu de chance, nous
y mettrons un point final !»

Le "Sunday Times" anglais du 10 juillet 94 partit en croisade contre
la tentative française de s'opposer à l'imposition de la seule langue
anglaise comme véhicule de communication intraeuropéen. Selon
l'article « l'anglais réalisait sa destinée conquérante ». L'éditorial
mentionnait que « les Allemands, les Espagnols, les Italiens, les
Russes et les Japonais ont tous accepté l'inévitable... qu'il faut
parler anglais pour progresser et que deux milliards d'hommes en
avaient fait leur langue seconde ». L'auteur insiste sur le fait que
la France et les dirigeants français devraient concéder le « caractère
dominant de l'anglo-américain » et que « aucune législation
protectionniste et aucun subside ne peuvent s'opposer au libre échange
des idées... en anglais ! L'Angleterre et le "British Council" doivent
accélérer la propagation de la langue anglaise et des idées qu'elle
véhicule ».

On est bien obligé de reconnaître des vérités factuelles dans chacun
de ces discours aussi pompeux qu'arrogants. Toutefois, ils sont
intéressants plus par les effets qu'ils produisent que pour leur
véracité, au moins partiellement contestable. Il faut maintenant
examiner d'un peu plus près les commentaires des auteurs anglais qui
se sont improvisés philologues. A partir du XIXe siècle, la
littérature anglaise est parsemée d'appréciations délirantes
concernant la langue anglaise. Si la langue anglaise s'est ainsi
répandue à la surface de la planète, ses qualités intrinsèques doivent
être exceptionnelles et le peuple qui la parle non moins exceptionnel.
Ainsi, le peuple anglais est le plus civilisé et sa langue est la plus
noble. Pour certains auteurs tels que Burnett [14] ou Claiborne [15],
la langue anglaise est une création purement anglo-saxonne et aryenne
et dont on trouve les origines il y a huit mille ans. Le point sur
lequel ces pseudo-linguistes s'attardent est généralement la taille du
vocabulaire, estimé par certains à 750.000 mots alors que le français,
classé deuxième dans leur hiérarchie, n'en aurait que les deux tiers,
l'allemand, le russe et l'espagnol encore moins, ce qui soulignerait,
bien sûr, leur infériorité relativement à l'anglais... Il faut aussi
remarquer que ces comparaisons ignorent totalement les langues non
européennes.

Dans ces élans dithyrambiques, on nous précise quelquefois, avec juste
raison, que 80% de ce bagage lexical est d'origine étrangère, parce
que les locuteurs ont toujours été « intéressés, ouverts aux
étrangers, intégrationistes et heureux d'enrichir leur langue grâce
aux apports extérieurs », attitude qui est à l'opposé de ce que prêche
l'Académie française, qui « concrétise la frilosité linguistique et
les sentiments xénophobes et qui se condamne ainsi à l'isolement
culturel ». L'anglais "démocratique", lui, n'a nul besoin d'être
défendu par des académies, des constitutions canadiennes ou des
manifestants flamands. « L'anglais n'aurait pu être ce qu'il est s'il
n'avait pas, durant des siècles, respecté les libertés individuelles
et le droit à la libre entreprise ».

A une époque où contester l'emploi d'un terme étranger est taxé de
"racisme", ce genre de discours a une résonance énorme dans
l'intelligentsia européenne et plus particulièrement dans l'Europe
francophone. L'argument est attrayant car il semble raisonnable et
expliquer la réalité, tout au moins en partie. De plus, il est en
phase avec l'idéologie du moment. Nous sommes tentés de conclure que,
partout où ils sont allés, les Anglais se sont donc mêlés aux
populations locales. Malheureusement, l'histoire ne le vérifie pas. Il
est parfaitement établi que, dans toutes les colonies anglaises, la
ségrégation était stricte et que cet apartheid s'est maintenu jusqu'à
la décolonisation. Bien entendu, ces dispositions étaient également
entérinées dans la loi. L'autochtone était un « inférieur » et sa
compagnie n'était pas recherchée en dehors du travail, à l'exception
de la recherche de satisfactions sexuelles illicites. A Hong Kong,
tout le monde se souvient des panneaux affichant à l'entrée des parcs
« Les chinois et les chiens sont interdits ». Le sentiment hautain de
l'Anglais doublé du mépris de la population locale, de sa langue et de
sa culture interdit les emprunts linguistiques directs à moins qu'il
ne s'agisse de désigner un objet autochtone inexistant dans son
univers ou que l'action ait lieu dans un contexte marginal. L'Anglais
qui s'installe dans une colonie est si sûr de sa supériorité, de sa
culture et de sa capacité à s'adapter... qu'il refuse généralement de
le faire ! On sait que les termes étrangers furent empruntés en
anglais après qu'ils firent leur apparition dans d'autres langues
européennes [6]. Bailey nous rappelle que, sauf exception, les
emprunts linguistiques ne se font que quand le groupe duquel on
emprunte est considéré d'un niveau égal, sinon supérieur... 

Cette image d'une langue anglaise "démocratique", curieuse, ouverte à
tous et gourmande de termes nouveaux et exotiques est l'exemple
typique d'une affabulation coloniale. Bien qu'elle soit en
contradiction flagrante avec les faits, elle n'en demeure pas moins
d'une force extraordinaire par la croyance qu'elle est susceptible
d'engendrer chez des gens qui sont pourtant habitués à raisonner et à
débattre. En fait, il suffit d'introduire ce type de message dans une
zone mentale d'incertitude pour qu'elle fasse son effet. Avoir du
pouvoir sur quelqu'un, c'est agir sur sa zone d'incertitude. Tout le
monde ne peut pas être un spécialiste de l'histoire coloniale
anglaise. Les faits survenus il y a deux cents, cent ou même quarante
ans hors de notre zone de perception nous sont indifférents et
étrangers à nos priorités. Par contre, une fois implantée dans une
zone neutre du cerveau, une idée apparemment aussi "innocente" que
celle d'une langue habituée au "mélange" va susciter, quand elle est
combinée à d'autres facteurs (XXXXX), des changements substantiels de
comportement et de perception.

L'implication que la richesse de vocabulaire introduit des nuances
inexistantes dans d'autres langues relève, elle, d'une autre
imposture. Bryson [16] déclare ainsi qu'un Espagnol ne peut pas
distinguer entre un "president" et un "chairman", qu'un Italien n'a
pas d'équivalent de "wishful thinking" (penser à ce l'on aimerait voir
se réaliser) et qu'un Russe n'a pas de mot pour désigner "efficiency",
"challenge", "having fun" ou "take care". Or, nous savons que chaque
langue correspond à un découpage mental différent de la réalité et le
même argument peut bien sûr être utilisé pour prouver la supériorité
de n'importe autre langue... par rapport à l'anglais. Alors que la
complexité du vocabulaire est souvent évoquée comme un avantage, la
simplicité de la syntaxe et de la grammaire n'est pas considérée comme
un désavantage... Nous pourrions continuer ainsi, de raisonnements
boiteux en argumentations fallacieuses, en passant par les chemins de
l'ignorance pour prouver la supériorité de l'anglais qui est, quel que
soit le point de vue, supérieur aux autres langues...

Malheureusement, la contradiction apparaît dès que nos ardents
partisans évoquent le risque d'une pollution de leur belle langue par
des éléments étrangers qui, selon eux encore, ont pourtant fait sa
richesse. Burchfield [12] identifie ce qui est, selon lui, une menace
sérieuse. « L'anglais des Noirs américains est de l'anglais sciemment
déformé et subversif, conséquence immédiate du refus d'une société
dominée par les Blancs, qui détruit la richesse syntactique de la
langue normalisée... Absence de pluriel (all my black brother),
absence fréquente du verbe "être" (He a Black bitch) ». Un article de
"US News & World report" du 18 février 85 intitulé « English out to
conquer the world » déclare que l'anglais est menacé de l'intérieur
par les immigrants, qu'ils soient clandestins ou en règle, les
carences scolaires, la télévision, les Hispanisants, et la tendance de
certains éléments à croire que l'anglais n'est plus absolument
nécessaire pour vivre et travailler aux Etats-Unis... 

L'enseignement de l'anglais

Nous avons vu que les colonies anglaises n'avaient pas pour but de
faire des Anglais des autochtones et que leur anglicisation n'était
souhaitée que pour former le nombre d'intermédiaires dont les colons
avaient besoin pour assurer la communication avec la population
locale. Cependant, le discours angliciste, qui avait été modulé en
fonction des circonstances a puissamment réémergé à notre époque,
motivé par des images quasiment inchangées depuis le XIXe siècle. Ce
sont ces images qui servent de publicité à la langue anglaise et qui
sont constamment réitérées par des organisations tels que le "British
Council" et qui servent aussi à miner les attraits des autres langues,
la cible favorite étant généralement le français. Etant donné son
vocabulaire glané au quatre coins du monde, Pinker [18], un enseignant
du présumé célèbre "Massachusetts Institute of Technology", déclare
que l'anglais est automatiquement plus adapté à l'expression dans un
contexte international voire mondial. Les autres thèmes précédemment
développés sont tous utilisés à tour de rôle et leur synergie est
significative. A la limite du grotesque, Robert Burchfield écrivait
dans son ouvrage "The English language", publié en 1985 [12] que
« tout intellectuel a besoin de l'anglais au même titre que toute
personne a besoin de nourriture ». Il émet l'idée que priver d'anglais
un intellectuel est presque assimilable à un crime. Pourtant, ce
message, aussi absurde qu'il puisse paraître, commence à filtrer. En
France seulement, il est surprenant de dénombrer les parents qui
consentent à casser leur tirelire pour donner à leur progéniture la
possibilité d'effectuer un séjour linguistique en Angleterre ou aux
Etats-Unis, alors même que la profession choisie rend souvent l'usage
ultérieur de l'anglais très aléatoire ou extrêmement ponctuel.

Les images anglicistes d'origine coloniale ne sont pas neutres. Le
problème qu'elles posent n'est pas de seulement de divertir les
populations non anglophones d'autres tâches plus productives que
d'apprendre l'anglais, elles ont aussi leur "négatif". L'image
"négative" se créé naturellement quand on adhère au discours
angliciste. En effet, l'image d'une langue omniprésente, d'une utilité
absolue, présentant une supériorité tellement écrasante remet
immédiatement et implicitement en question l'utilité des autres. La
dichotomie est claire. D'un côté un langage universel et adaptable à
l'infini, de l'autre un patois, sympathique peut-être mais qui
deviendra rapidement inutile. Implicitement ou explicitement, c'est ce
que pense celui qui adhère au discours angliciste néocolonial. Mais
cela va encore plus loin. L'anglophone de naissance devient supérieur
aux autres. Il n'est pas une seule d'école d'ingénieurs en France qui
n'emploie pas un ou deux Anglais ou Américains de nos jours, dont le
parcours professionnel est très vaguement défini, de préférence à des
agrégés d'anglais qui ont le tort d'être français, pour enseigner le
"bon anglais" à ses étudiants ! De même, au niveau des programmes de
coopération dits "européens", les Anglais, pour la même raison,
obtiennent très souvent la présidence des comités de pilotage et sont
largement favorisés au niveau des répartitions budgétaires.
L'anglophone de naissance est désormais quelqu'un qui est censé avoir
des qualités pédagogiques supérieures innées mais il est aussi perçu
comme ayant une connaissance du monde allant au delà de celle des
représentants de toute autre nationalité même s'il débarque de
Trifouillis-les-Olivettes à condition que Trifouillis-les-Olivettes
soit au Dakota du nord ou au Nebraska ! Comme dans toute colonisation
et comme Lugard l'avait prévu, les meilleurs relais de la propagande
linguistique anglo-saxonne ne sont plus les Anglo-saxons eux-mêmes
mais des Européens, des sud-Américains, des Japonais, voire des
Russes. Un scientifique français allemand, français ou italien qui
nous dit qu'il publie en anglais parce que 90% des publications sont
en anglais suit remarquablement le discours angliciste néocolonial, ne
se rendant plus compte qu'il contribue largement, avec ses collègues
non anglophones, à ce déséquilibre et à l'exclusion de sa propre
langue, à la fois dans un contexte international mais aussi, et de
plus en plus souvent, national ! Il n'est quasiment aucune technique
utilisée dans la classe d'anglais aujourd'hui qui n'a pas été forgée
et testée dans le contexte colonial classique. En se faisant
inconsciemment des relais d'un discours néocolonial anglo-saxon, qui
est de fait en presque parfaite continuité historique avec le discours
colonial classique, les pays francophones "du nord" mettent en
contradiction totale leur politique de multilinguisme et de respect
des ethnies et des cultures. Nous avons vu que si la propagation de
l'Anglais a pour origine la promotion des qualités de cette langue et
des peuples qui la parlent, son corrolaire est la construction de
stéréotypes qui ne peuvent être que négatifs sur les autres langues et
les cultures non anglophones. 

Les images de "l'autre":

Pennycook [1] note que dans les livres utilisés dans l'enseignement de
l'anglais en Extrême-Orient, il est assez facile de retrouver, encore
aujourd'hui, les "modèles culturels de pensée" de Kaplan [17], qui
décrivent essentiellement les stéréotypes mentaux que les "chercheurs"
occidentaux ont développé en étudiant, à travers leur propre langue
(l'anglais le plus souvent), les comportements et approches mentales
des Orientaux.

Diagrammes de Kaplan P 161 Pennycook

Le but de ces modèles, souvent anglais ou américains est d'une part de
fournir une explication aux comportement des Orientaux mais aussi de
les définir par rapport aux Anglo-saxons. Parallèlement au monde des
réalités objectives, nous avons des pseudo-réalités qui sont
construites à travers une langue étrangère et des groupes d'individus
qui travaillent avec ces représentations dans lesquelles ils occupent
des rôles prédéfinis par les Anglo-saxons. C'est ainsi qu'à travers
l'enseignement de l'anglais, un remarquable alignement sur les
intérêts anglo-saxons peut effectivement se faire. Pennycook dénomme
cette approche « une stratégie colonisatrice de représentation » et
observe qu'elle engendre une fixité des perceptions. Ces perceptions
sont toujours à peu près conformes aux intérêts occidentaux et
particulièrement américains.

A ce titre, il est intéressant de voir comment les modèles de
perceptions de la Chine ont évolué à travers les âges. De Marco Polo
au XVIe siècle, les images de la Chine sont extrêmement positives. La
science, la puissance, la littérature chinoise sont admirés tandis
qu'au XIXe siècle, les mêmes images sont inversés: passivité chinoise,
société stagnante, despotisme des dirigeants, pays arriéré, etc. et
cela en faveur de la politique impérialiste occidentale. Les
remarquables contributions chinoises dans le domaine des sciences et
des techniques sont rapidement oubliées (papier, imprimerie, poudre à
canon, etc.). Pennycook écrit :

« Bien que la Chine a évité certaines des humiliations que la complète
colonisation par les Occidentaux aurait apportées, elle a néanmoins
été soumise à la colonisation des images produites à son sujet !
L'émergence des Etats-Unis dans les affaires mondiales a produit son
contingent de missionnaires américains et de sinologues qui ont dominé
la production des images sur la Chine, à l'extérieur de ses frontières
mais aussi, dans une moindre mesure, à l'intérieur. La propagande
anticommuniste à partir des images que les Etats-Unis produisaient sur
la Chine a été un atout essentiel dans une rivalité mettant en jeu les
influences politiques sur la scène internationale. Même encore
aujourd'hui, les images renforçant l'opinion que la civilisation
chinoise est largement inférieure à la civilisation occidentale sont
très faciles à trouver... Tel journaliste américain ironise sur le
fait que le chauffeur de taxi qui le conduit de l'aéroport à
l'"Holiday Inn" de Xiamen n'a jamais entendu le nom de Bill Clinton
sans se poser la question au préalable si un chauffeur de taxi de
Cleveland connaîtrait celui d'un seul des membres du gouvernement
chinois ! De telles personnes si étroites d'esprit » poursuit-il « ne
peuvent pas nous apprendre grand chose sinon sur elles-mêmes et sur
leurs constructions discursives à partir desquelles elles nous
procurent une vision de "l'autre"... Le problème, là encore, n'est pas
de savoir si ces "vues" sont justes ou fausses mais plutôt de
déterminer leur influence dans la construction d'une réalité
subjective qui n'a pas forcément un rapport direct avec la réalité
objective »

La "Asia Society" fit, en 1979, une étude de 260 livres américains
utilisés pour l'enseignement de l'anglais aux étrangers dans lesquels
elle trouva un certain nombre de thèmes similaires à travers des
sujets forts divers, et plus particulièrement la croyance en la
supériorité occidentale et plus particulièrement anglo-saxonne et son
corollaire qui était l'infériorité asiatique ainsi que celle des
autres éléments non anglo-saxons. En fait, à chaque ethnie est
associée des stéréotypes culturels implicites fixes qui sont surtout
remarquables par leur continuité historique en dépit du fait que leur
présentation a changé. Plus proche de nous, toute étude ou tout
article américain ou anglais sur la culture française ou sur la langue
française reprend inéluctablement les mêmes thèmes depuis plus de
quarante ans ! Les cibles favorites telle que l'Académie française
sont toujours l'objet de railleries. Les ambitions scientifiques ou
industrielles francophones relèvent, quant à elles, de la nostalgie
d'un empire perdu, de rêves de grandeur, d'utopies commerciales et de
financement étatique, etc. Alors que la chaîne de télévision CNN, qui
se prétend "internationale", a proscrit de son vocabulaire le mot
"étranger" et tout discours qui pourrait apparaître partial et
sectaire, elle cultive soigneusement les stéréotypes traditionnels. Il
n'en suffit pour preuve que l'image caricaturale du monde arabe
qu'elle projette et le temps qu'elle consacre à "couvrir", sous forme
de publicité déguisée, la vie étatsunienne. L'emballage et la
présentation on changé mais l'essence du message est remarquablement
la même depuis 200 ans...

Il est de bon goût d'évoquer l'anglais comme une langue n'appartenant
plus à l'Angleterre ni aux Etats-Unis mais au monde tout entier.
L'anglais est censé être devenu un véhicule de communication
international et neutre qui nous permet de contourner notre tour de
Babel et de coopérer de manière efficace pour résoudre les problèmes
de notre monde en toute fraternité. Or, on constate que les messages
que véhicule cette langue n'ont jamais été autant chargés de valeurs,
de préjugés, de stéréotypes et de directives implicites sur la manière
dont les peuples doivent penser d'eux-mêmes et de la place que les
Anglo-saxons veulent bien leur assigner dans le monde. Tout lecteur
des grands magazines américains ou anglais qui vit à Singapour, à
Buenos Aires ou à Tokyo reçoit le même message. Tout économiste
parisien qui lit l'"Economist" finit par intérioriser un message
anti-français assez virulent qui ne pourra pas ne pas influencer son
jugement ultérieurement. La bonne santé de la culture coloniale
actuelle est clairement reliée à la diffusion de l'anglais, d'autant
plus que le message colonial dominant associe cette langue aux profits
dans ce qu'il appelle notre "monde de la communication". La
connaissance de l'anglais est censée nous faire faire des affaires et
nous faire gagner de l'argent, beaucoup d'argent... Là encore, la
continuité du discours colonial anglo-saxon est remarquable. Les liens
de type colonial se perpétuent et se renforcent mais les propos jugés
offensant n'ont plus cours. Les nations têtus qui refusent cette
influence, cet enrôlement systématique des esprits sont mises à
l'index. Ces quelques nations arabes non orthodoxes, cette Corée du
nord qui refuse de s'ouvrir à une influence indésirable sont mises à
l'index, discrédités et souvent menacées de la canonnière.

L'examen de la situation linguistique à Hong Kong révèle, là encore,
des distorsions importantes et dont l'examen est intéressant car on
peut observer des phénomènes similaires en Europe, en Amérique latine
ou dans le monde francophone. L'étude que Pennycook a mené sur
l'enseignement de l'anglais à Hong Kong juste avant sa rétrocession à
la Chine révèle que non seulement les étudiants ne maîtrisaient pas
l'anglais à l'issu de leurs études mais qu'apprendre cette langue se
faisait souvent au détriment du chinois qu'ils ne maîtrisaient pas
suffisamment bien alors qu'ils en avaient besoin constamment.
L'anglais constituait un moyen artificiel de sélection qui avait
également pour effet de stigmatiser la langue nationale en soulignant
implicitement qu'elle ne pouvait pas être utilisée comme véhicule de
progrès et de promotion sociale. En 1992, 34.000 étudiants de Hong
Kong faisaient leurs études universitaires dans les pays anglo-saxons
(Etats-Unis, Canada, Royaume uni) et non en Chine, phénomène dont la
cause essentielle était que les diplômes chinois n'étaient tout
simplement pas reconnus par l'administration britannique et, par
conséquent, d'une inutilité totale pour postuler aux emplois cadres
dans la colonie. Egalement, la préférence systématique donnée aux
expatriés, particulièrement dans les postes de formation, à entraîné
un développement de leur influence dans le choix des cursus et des
critères de recrutement utilisés par les employeurs.

Pourtant, peu d'étudiants à Hong Kong comme ailleurs identifient
l'anglais en tant que langue coloniale et généralement, lorsque ce
sentiment est exprimé, il n'est pas logiquement formulé et étayé par
des observations recueillies de manière systématique. Cela en dépit
que la transition du cantonais à l'anglais comme véhicule
d'enseignement, qui s'opérait dans le secondaire, était souvent
ressentie par ces mêmes étudiants comme un cauchemar ou comme un viol
mental. La puissance du discours angliciste, on le voit à Hong Kong
comme ailleurs est d'opérer une véritable "conversion" en amenant le
colonisé à raisonner comme le colonisateur à travers une combinaison
d'utopies, d'idéologies et de visions déformées du monde.

Ainsi, on voit que les comportements récemment observés en Europe de
l'ouest et plus particulièrement en France vis-à-vis de l'anglais
s'inscrivent dans une perspective coloniale limpide. En marge de toute
nécessité réaliste, les parents, les écoles, les enseignants insistent
pour plus d'anglais. Dans les écoles d'ingénieurs, on ne parle même
plus de cours d'anglais mais de "cours de communication" obligatoires.
Il est désormais impossible qu'un étudiant puisse obtenir son diplôme
d'ingénieur s'il refuse de consacrer une partie de son temps à étudier
cette langue. Certaines écoles d'ingénieurs françaises nouent des
contacts avec des universités américaines médiocres dans le but de
pouvoir y envoyer quelques étudiants en semestre d'étude. Les heureux
élus en reviennent tout auréolés. La Suisse est maintenant passée au
tout anglais dans ses aéroports. Loin de démontrer son "ouverture" à
l'international, cette pratique donne une mesure de l'importance que
les Suisses attribuent désormais à leurs langues et particularismes
régionaux. Encore une fois, l'expansion de l'anglais se fait toujours
aux dépens d'autre chose et il existe toujours une image en "négatif"
couplée à celle qui est représentée par l'anglais. De tels choix,
qu'il s'agisse de la place conférée à l'anglais dans les aéroports
suisses ou du choix de l'anglais comme véhicule de communication
inter-ethnique à l'intérieur de la Suisse, sont extrêmement
inquiétants car ils soulignent la fragilité de l'organisation
confédérale du pays, puisque les Suisses stigmatisent ainsi leurs
langues régionales, indiquant ainsi que chaque groupe linguistique ne
respecte plus guère les deux autres.

Les spécialistes de la langue en France semblent se refuser à voir
l'aspect colonial de la langue anglaise, estimant qu'elle est
simplement une langue concurrente. La France, ex-puissance coloniale,
répugne à reconnaître qu'elle est colonisée à son tour, à reconnaître
que les habitudes de ses jeunes, que les opinions de ses dirigeants,
que les modes du moment, que ses orientations éducatives et
professionnelles dépendent dans une large mesure du discours
néo-colonialiste anglo-saxon. Pourtant, une stratégie de résurgence du
français ne peut se permettre d'ignorer les conditions actuelles qui
poussent les Français eux-mêmes, de plus en plus, à contempler leur
langue comme un aimable patois ! Sur le champ de bataille de la guerre
de velours, les généraux ne peuvent ignorer, sous peine de se
retrouver vaincus, les concentrations de force de l'adversaire là où
elles se trouvent !

Bibliographie :

[1] "English and the discourses of colonialism", par Alastair
Pennycook, Routledge, 1998.
[2] "The cultural politics of English as an international language",
par Alastair Pennycook, XXXXXX
[3] "The hollow miracle. Language and silence", par George Steiner.
L'original date de 1959 et fut réimprimé par Harmondsworth : Penguin
en 1984.
[4] "White mythologies : writing history and the West", par R. Young,
London : Routledge (1990).
[5] "Colonialism and its forms of knowledge", par B. Cohn, Princeton
University Press, 1996.
[6] "Images of English : A cultural History of the Language", par R.
Bailey, The university of Michigan Press, 1991.
[7] "The politics of discourse : the standard language question in
british cultural debates", par T. Crowley, Macmillan, 1989.
[8] "Recollections of the lakes and the lakes poets", par T. de
Quincey, Adam and Charles Black, 1862.
[9] "The age of folly : a study of imperial needs, duties and
warning", par C. J. Rolleston, John Milne, 1911.
[10] " The Cambridge Encyclopedia of Language ", par D. Crystal,
Cambridge University Press, 1987.
[11] "The triumph of English", par S. Jenkins, "The Times", 25 février
1995.
[12] "The English language", par R. Burchfield, Oxford University
Press, 1985.
[13] "English the dominant language of the future", par W. Axon dans
"Stray chapters in literature, folklore and archaeology, John Heywood,
1888.
[14] "The treasure of our tongue", par L. Burnett, Secker and Warburg,
1962.
[15] "The life and times of the English language : the history of our
marvellous tongue", par R. Claiborne, Bloomsbury, 1983.
[16] "Mother tongue : the English language", par B. Bryson, Hamish
Hamilton, 1990.
[17] "Cultural thought patterns in intercultural education", par R.
Kaplan, Language learning, 16, 1 - 20, 1966.
[18] "The language instinct", par S. Pinker, Penguin, 1994.


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Charles Durand, E.C.C.,           Telephone: 03.84.58.31.97
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Guerre de Velours (combats)



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